Bonjour Adrien, peux-tu te présenter en quelques mots ?

 

Je suis Adrien Backscheider, j’ai 25 ans. Je fais du ski de fond et je vais participer à mes 2èmes Jeux Olympiques alors que je viens de Metz, une ville dans la plaine du Nord-Est de la France où l’on ne fait pas forcément de ski de fond. C’est à deux heures des Vosges. J’ai donc commencé à skier pendant les vacances avec l’ESF dans le Jura car mes parents aiment bien le ski de fond. Mon père va même faire sa 25ème Transjurassienne – la plus longue course de ski de fond en France. J’ai donc appris à skier avec l’ESF jusqu’à ce qu’un jour un moniteur me propose de participer à une course locale, la mini-Transjurassienne pour les petits. Je l’ai faite et ça a plutôt bien marché.

Rencontre avec Adrien Backscheider

Ski de fond aux J.O. de PyeongChang

Je l’ai refaite tous les ans et au bout d’un moment je me suis licencié dans un club près de chez moi et j’étais parti !

En parallèle je faisais du kayak à Metz. Jusqu’en cadet je pratiquais ces deux  sports et au moment d’entrer au lycée j’ai du choisir entre le pôle espoir Kayak à Nancy et le pôle espoir ski. C’est là que j’ai choisi le ski et je ne le regrette pas ! Depuis, je me suis entrainé tous les jours. J’ai eu une progression assez linéaire.

 

Quelles sont précisément tes épreuves en ski de fond ?

 

Je préfère avant tout le skating (style libre ou technique du pas de patineur), mais je peux aussi courir en classique (le pas alternatif où les prises d'appuis doivent se faire dans le sens axial). Aux J.O. je vais surtout faire le 15km skate individuel et participer au relai sur la partie skating.

 

Peux-tu nous expliquer un peu les modalités/règles de cette discipline ?

 

On a des épreuves de longue distance mais aussi de courte distance assez spectaculaires. Ce qui est assez incroyable dans ce sport c’est que ce sont les mêmes athlètes qui peuvent gagner le sprint (1,5km) ou le 50km.

Les formats sont nombreux. Tout d’abord le sprint, la dernière épreuve inventée pour dynamiser la discipline. Lors des sélections les 30 premiers passent en quarts de finale où 5 poules de 6 s’affrontent, au sein desquelles 2 sportifs sont qualifiés pour les demi-finales, puis finales.

Cette année aux Jeux, l’épreuve individuelle va se jouer en classique. L’épreuve en équipe sera en skating.

Ensuite il y a les formats individuels en contre la montre, ou en « Mass Start » - départ groupé – qui peuvent être classique, skating, et souvent en 15km.

Il y a aussi une épreuve de skiathlon. On part en classique, en « Mass Start », on fait 15km en classique et après on change de skis et on repart en skating.

Ensuite l’épreuve la plus traditionnelle du ski de fond est le 50km – en classique ou en skating aussi.

Et enfin il y a le relai où l’on fait souvent des médailles en France.

 

Quel souvenir gardes-tu des Jeux de Sotchi en 2014 ?

 

Il y a quatre ans, c’était du bonus pour moi. J’avais 21 ans, et déjà de gros objectifs sur les mondiaux de moins de 23 ans. J’ai appris pendant le trajet pour les mondiaux que j’étais sélectionné pour les Jeux donc c’est vraiment un bon souvenir ! L’annonce de la sélection m’a vraiment boosté et a sans doute joué un rôle dans ma victoire du titre mondial en moins de 23.

J’ai décollé juste après pour Sotchi. J’ai couru une épreuve et j’étais remplaçant du relais quand ils ont eu la médaille de bronze. Comme c’était du bonus, j’ai vraiment pu profiter de tout, bien plus que les gars qui jouaient la médaille. J’ai pu observer, profiter des infrastructures, et passer un bon moment sans la pression.

Ce qui est bien aussi sur les Jeux, lorsqu’on est sportif, c’est que malgré un contexte politique souvent tendu, spécial (Sotchi, PyeongChang), on participe à la communauté sportive parmi les athlètes et on profite avant tout de ça. Je retiens surtout l’idée de « communauté sportive », car tout le monde est heureux d’être là ! D’autant plus qu’à Sotchi le soleil était au rendez-vous,  c’était presque l’été. On était en t-shirts, même si on skiait dans de la farine. Ce sont de belles images !

 

Comment te sens-tu à l’approche des épreuves de PyeongChang? As-tu des objectifs précis?

 

J’ai bien progressé depuis 4 ans, j’ai fait une bonne préparation pour les Jeux. Je suis actuellement en phase de repos donc ce ne sont pas forcément des sensations terribles. Mais j’ai confiance car tout s’est bien passé, j’ai progressé et je suis monté en puissance tout au long de la saison donc normalement je devrais arriver à mon pic de forme pour les Jeux. Il n’y a plus qu’à en profiter et à se lâcher sur ces « courses d’un jour » ! Ce format de compétition m’a d’ailleurs souvent souri. J’arrivais à me détendre et à surjouer le Jour-J. Il n’y a rien de spécial à faire à part répondre présent quand il faut se lancer  comme dans toute course !

 

Qu’est-ce que ça fait de représenter la France ?

 

Tout d’abord, je remarque que sur les Jeux, il y a de nombreuses sollicitations. Des gens s’identifient à mon parcours, ce qui me fait plaisir car c’est aussi un symbole de réussite. N’importe qui peut réussir. Même quelqu’un comme moi qui vient de la plaine peut se mettre au ski ! Ceci rend ma région natale – La Moselle – très fière. Plus que la France en elle-même, bien que je sois très patriote également, j’ai l’impression de regrouper tous les gens sur mon parcours.

 

Comment se préparer aux JO ? Est-ce un évènement particulier par rapport aux autres compétitions ?

 

Avec l’équipe, on a fait un bon stage et 2 ou 3 impasses pour garder un peu de fraîcheur.

Souvent on a une période de préparation de fin novembre  à fin décembre suivie d’un petit creux en Janvier avant les mondiaux ou les J.O. cette année. Là, j’ai choisi de faire moins de courses pour plus d’entrainement ce qui devrait payer.

 

Comment gères-tu la pression ?

 

Pour les sélections je suis souvent tendu car on nous demande des résultats, des top 10, top 15, ce qui me bride un peu. Souvent, une fois que je passe la sélection et que je suis dans la course j’arrive à profiter. C’est surtout la sélection qui n’est pas simple à gérer !

Il y a trois ans au relais, la France était favorite pour une médaille et j’étais dernier relayeur donc la place la plus critique car on conclut le relai, et si l’on fait une erreur, si l’on craque, on peut vite faire 4ème. Finalement j’ai réussi à faire 3ème pour l’équipe alors que je n’ai pas senti plus de pression que cela malgré un enjeu énorme. Je sais que je peux donc faire confiance à mon sang froid quand je suis dans la course malgré toute la pression extérieure.  

 

As-tu déjà connu des situations critiques à gérer ?

 

Il y a 2 ans, j’ai été pas mal malade. J’avais des sinusites à répétition. Je n’arrivais pas à m’en sortir. Ça ne me mettait pas non plus K.O. au point de ne pas pouvoir courir mais du coup je courais tout de même et je m’enterrais. Je suis tombé dans un cercle vicieux où j’avais moins confiance en moi, moins d’énergie, je loupais des sélections. C’était dur à gérer de passer à côté de mes objectifs durant toute une saison ! Partir, louper les sélections, s’entrainer de nouveau…

Mais c’est aussi le jeu ! Pour être sélectionné c’est de plus en plus dur en France car le niveau monte, surtout avec le leader de la Coupe du monde qui est français.

 

Ton plus beau souvenir/le moment le plus fort de ta carrière ?

 

Sans doute la période où j’apprends que je suis sélectionné pour mes 1ers J.O. et que je gagne au « jeté de pied » le titre de champion du monde des moins de 23 ans. Mes parents étaient sur la ligne d’arrivée en Italie. Je passe la ligne, on fait 1er et 2ème avec un copain de l’équipe de France. J’ai pu sauter dans les bras de mes parents juste sur la ligne. Un moment extrêmement fort ! Sur des Jeux Olympiques c’est plus compliqué car tout est plus sécurisé. On ne peut pas sauter les barrières comme ça.

"Le sport peut être très fort si l’on sait bien s’en servir !"

Quel impact de ta vie de sportif de haut niveau sur ta vie privée ?

 

Ce n’est pas vraiment une contrainte dans mon cas car depuis les Jeux de Sotchi j’ai été recruté par  l’Administration des Douanes – un contrat d’image et une reconnaissance de l’Etat. Au niveau du ski c’est historique ; l’armée et la douane font cela.

Avant, les douaniers surveillaient les frontières donc les douanes ont demandé aux skieurs de l’équipe de France d’entrainer les douaniers pour pouvoir mieux patrouiller aux frontières. Finalement ce système a donné des douaniers skieurs, même en équipe de France. Ceci a même créé des compétitions douanières – le Tournoi des Douanes qui a lieu tous les ans depuis presque 70 ans entre les différents pays d’Europe. C’est aussi le cas dans les autre nations européennes où les skieurs qui ont des contrats avec l’armée, la douane, la gestion des forêts (Italie), la police, la gendarmerie (comme dans d’autres sports – les contrats d’image en athlétisme avec la FDJ, la SNCF, Areva).

Grâce à ce contrat j’ai donc un salaire depuis quatre ans, je rénove en parallèle une maison, et je vais être papa au printemps ! Le ski m’apporte aussi tout cela : travailler en faisant ce qui me plait. Je galère moins que d’autres sportifs on va dire. C’est même une vie de rêve pour moi !

 

Quels sont tes objectifs de carrière à long terme ?  tant au niveau sportif que professionnel ?

 

J’entre dans les années de maturité de ma discipline, mais je suis un passionné de sport. Pour le moment je sens que tout ce que j’ai fait et mes passages à vide m’ont servi. Je veux surtout profiter de mon expérience au maximum tant que j’ai des objectifs ! Ensuite en ski de fond on a aussi un circuit longue distance avec des courses populaires, l’Equipe Rossignol Job Station spécialisée dans les longues distances, ce qui me plaît aussi : il s’agit du vrai ski de fond populaire où l’on est avec tout le monde, même des skieurs lambda qui font la course du dimanche !

Mais tant que j’aurai des objectifs de médailles sur les circuits de Coupe du monde je compte y rester.

 

Un mot sur la place du ski de fond en France ?

 

Lorsqu’on évoque le ski de fond, les gens pensent d’abord au biathlon car ça passe à la télé et que c’est assez ludique. Mais je trouve que le ski de fond prend de l’ampleur grâce aux meilleurs résultats. On voit aussi plein de jeunes adultes qui s’y mettent, s’organisent des week-ends autour du ski de fond.  Je trouve que ça évolue dans le bon sens !

 

Un conseil pour les jeunes qui voudraient suivre ta voie ?

 

Que ça soit en ski de fond ou autre, il ne faut pas se fixer de limites et il faut avoir un objectif clair et ambitieux, un rêve qui nous prenne les tripes ! Mais il faut avant tout que ça soit notre rêve à nous et pas celui de quelqu’un d’autre ! Je me souviens, quand j’ai commencé le ski de fond, j’étais comme un dingue, ça me faisait vibrer ! Je suis conscient d’avoir eu la chance de bénéficier du soutient de mes parents qui ont fait beaucoup de kilomètres pour m’amener sur les lieux de compétition, de stages… Mais lorsqu’on est réellement fait pour quelque chose, j’aurais tendance à dire que tout aspire à nous aider ! Les coups durs valent le coup d’être franchis !

La force du sport amène aussi le dépassement de soi, et permet de saisir des choses que l’on pensait impossibles ! C’est ce que j’aimerais bien exploiter après ma carrière  en devenant entraineur ou éducateur. J’aimerais, avec des sponsors, organiser des choses en interne avec les employés d’entreprises par exemple. Même une simple séance de jogging peut apporter beaucoup de cohésion et d’échange !

Il y a beaucoup de choses à faire pour le sport ; en entreprise, à l’école, dans les clubs… et beaucoup de problématiques y sont liées ; la santé, l’insertion…

 

Quelles sont les qualités qu’il faut avoir selon toi pour être un bon skieur de fond ?

 

Ce qui est bien, c’est qu’il peut y avoir plusieurs profils en ski de fond. Si l’on est petit et trapu et qu’on est agile, on aura beaucoup de puissance donc de la vitesse. Et quand on est grand et fin, on a du « bras de levier », on est léger… Au niveau du physique, beaucoup de profils peuvent correspondre !  Ce qui se voit sur l’arrivée des courses.

Ensuite tout se joue sur l’endurance. Même au niveau des recherches scientifiques on voit souvent que ceux qui ont les plus grosses VO2max sont les fondeurs !

Avec l’évolution de la discipline il y aussi de plus en plus de finish au sprint donc il faut être véloce.

Le profil idéal serait donc « endurant et véloce » !

Ce sont souvent des courses rythmées par des attaques et des finish au sprint au « jeté de pied ». Il faut donc aussi des qualités de Formule 1 !

 

As-tu un modèle, un compétiteur que tu admires ? (De manière générale) Si oui, pourquoi ?

 

Je pense à Tony Estanguet, en kayak. Il a des valeurs fortes et je l’admire comme tous les kayakistes. Il a réussi à devenir multi champion olympique alors qu’il n’a qu’une course tous les 4 ans ! On entend très peu parler d’eux ! Lorsqu’ils sont champions du monde ça passe presque inaperçu ! Leurs courses durent 1 minute 30 puis ils sont champions olympiques ou pas. Alors qu’en ski de fond on a une demi-heure pour abattre nos cartes  et de nombreuses courses à disputer. En kayak il s’agit d’une unique course où toucher une simple porte peut tout faire basculer !

 

Pour revenir aux Jeux Olympiques, même si l’on critique toujours le coût de ce genre d’événement, j’espère que Paris 2024 dont Tony Estanguet est le président du comité d’organisation, saura rassembler les français. Les exemples les plus frappants pour moi sont Albertville (J.O. d’hiver 1992) avec la mise en place d’infrastructures comme les routes dans les Alpes françaises, et Londres avec la ferveur incroyable qu’il y a eu derrière les sportifs anglais qui se sont démenés pour aller chercher des médailles. Le tissu social s’est formé autour de ces festivités, ce qui a permis d’oublier les attentats pendant cette période. J’espère que l’effet sera le même chez nous lors de Paris 2024 : rapprocher les français autour d’un projet sportif ! Il faut que le résultat aille au-delà des médailles et ait un effet, entre autres, au niveau de l’éducation – revoir l’emploi du temps scolaire. Dans les pays voisins, le sport est beaucoup plus promu à l’école. En Allemagne par exemple, les après-midis sont réservés au sport.

Alors qu’en France lorsqu’on voit l’INSEP, les infrastructures mises à disposition, la manière dont les sportifs sont traités et de quoi ils vivent, on peut dire que les sportifs font des miracles. Les budgets pourraient être augmentés. On a moins la culture du sport dans notre pays, mais si on peut développer la culture de l’événement et du spectacle on pourra peut-être changer des choses !

 

Un dernier mot ?

 

Le sport peut être très fort si l’on sait bien s’en servir !​​​​​

Propos recueillis par Joséphine Guérin

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